Les grands scientifiques honorés par l'UFR de Biologie

Charles Barrois (1851-1939)
L'essor de la géologie lilloise

portrait Charles Barrois
Au public d'amateurs qui assiste aux excursions qu'il dirige le dimanche dans la région, J. Gosselet fait partager sa passion pour la géologie. C'est ainsi que Ch. Barrois, jeune bachelier ès lettres, naturaliste inné, se trouve entraîné dans le sillage de ce maître enthousiaste auquel il vouera toute sa vie une véritable vénération.
Né en 1851 au sein d'une grande famille industrielle du Nord, Ch. Barrois entre, en 1871 à la Faculté des Sciences de Lille comme "Préparateur d'Histoire Naturelle sans traitement", dans le laboratoire de J. Gosselet qui, très vite, l'avait remarqué, la grande aisance financière dont il jouit lui permettra de mener une carrière indépendante de toute contingence matérielle et de bénéficier d'une totale liberté de pensée et d'action.
 

 Aussitôt nommé, Ch. Barrois commence des recherches sur les terrains crétacés du Bassin anglo - normand, recherches qui débouchent cinq ans plus tard sur une brillante thèse en Sorbonne. Ce qui lui vaut l'admiration et l'estime durable des géologues britanniques. Dans ce travail, il démontre que, dans un même site, plusieurs phases de déformations peuvent se succéder et se superposer. Cette idée sera reprise, longtemps plus tard, par des géologues célèbres sous le nom de plis posthanes

Cependant, Ch. Barrois, profondément imprégné par l'oeuvre de Gosselet en Ardenne, entreprend l'étude des séries paléozoïque, étagées du Cambrien au Permien en Espagne (Asturie, Galice). Travail remarquable qui fera date et servira de référence dans toutes les reconstitutions de l'Europe hereynienne.

Mais c'est le massif armoricain qui deviendra le lieu favori de ses recherches. A partir de 1876, durant près d'un quart de siècle et après sa retraite, à plus de 70 ans, il parcourt les chemins creux et boueux des scouts et des landes bretonnes pour décrire les affleurements et dresser la carte géologique, y déployant ses multiples talents. Le hasard avait voulu en effet qu'il s'orientât vers l'Armorique à la suite d'un différend qui l'opposait à un brillant ingénieur des mines sur le raccordement des contours de deux cartes géologiques voisines au sud des Ardennes dont l'un et l'autre étaient chargés. Le directeur du service, perplexe, frappé par les arguments de Ch. Barrois, se rendit sur place pour constater que ce dernier avait raison et confia d'emblée, le lever de toutes les feuilles géologiques de Bretagne à ce jeune universitaire talentueux.

De 1884 à 1909, Ch. Barrois lève et publie vingt feuilles, courant des milliers de km2 et nécessitant un effort physique hors du commun lorsqu'on sait qu'à l'époque les levés s'effectuaient presque exclusivement à pied. Ses cartes et les mémoires qui les accompagnent sont des chefs d'oeuvre du genre, et ses notes de terrain rédigées d'une écriture fine et élégante, parfois au revers d'une enveloppe postale, sont d'une valeur inestimable.

Délaissant pour quelques temps ses terrains de prédilection, Ch. Barrois qui estimait, comme son maître, qu'il devait mettre son savoir et ses compétences au service du développement économique de sa région, entreprend alors l'exploration du Bassin Houiller du Nord - Pas de Calais. Après avoir patiemment récolté dans les galeries et étudié la flore et la fossiles afin d'établir une échelle stratigraphiques extrêmement précise, il reconstitue la structure du gisement qui apparaît comme un faisceau de plis couchés, faillés, chevauchant du Nord au Sud et ramenant vers la surface les couches les plus profondes. Cette conception a guidé efficacement jusqu'à nos jours l'extraction du charbon dans notre sous - sol, avant l'abandon de cette richesse.

Pour préserver l'abondante moisson de fossiles et de roches recueillis au fond de la mine, il créa, en 1907 le Musée Houiller, à côté du Musée Gosselet, rue de Bruxelles à Lille.

L'oeuvre scientifique de Ch. Barrois couvre presque tous les domaines de la géologie. Stratigraphe et paléontologiste renommé, pétrographe et minéralogiste réputé, sa règle a toujours été de faire procéder l'interprétation et la synthèse, d'une analyse fondée sur l'observation rigoureuse des faits. Son enseignement, captivant, et d'une grande clarté attira vers lui de nombreux disciples. Il consacrait beaucoup de temps à son travail sur le terrain et à sa recherche en laboratoire où il disposait des meilleures microscopes et de magnifiques collections, notamment de lames minces et de roches éruptives et métamorphiques qu'il nous a léguées en partie.

Curieusement sa renommée était vite devenue internationale avant de l'être dans son pays. C'est qu'en effet, la connaissance parfaite de plusieurs langues étrangères lui valut de fréquenter très jeune les géologues et les savants des célèbres universités allemandes, anglaises et américaines où il effectua des séjours prolongés et y entretint de nombreuses relations ainsi que de solides amitiés.

Doué d'une intelligence vive et d'une mémoire remarquable, alliée à une force de caractère prodigieuse, toutes ces qualités valurent à C. Barrois d'être élu à 37 ans. Membre de l'Académie des Sciences dont il devint ensuite Président alors qu'il était encore Maître de Conférences (Professeur de 2ème classe actuel). Car, aussi longtemps que J. Gosselet fût en activité, il refusa d'occuper la chaire de géologue qu'on lui offrait à Lille où se déroula toute sa carrière.

Il était connu et célèbre à l'étranger, personnellement, lorsque jeune thésard, je rendis visite en Grèce au professeur Mitzopoulos, Membre de l'Académie des Sciences d'Athènes, celui - ci, apprenant mon origine lilloise, me fit part de son admiration pour Ch. Barrrois qu'il avait rencontré au congrès de Vienne, cinquante ans plus tôt ! Récemment encore, nous étions saisis d'une demande de renseignements par un collègue australien qui rédigeait pour son Université une biographie de Ch. Barrois.

Membre d'honneur des grandes Académies européennes et américaines, Docteur honoris causa de nombreuses universités étrangères, il présida la société géologique de France et la Société Géologique du Nord dont il était membre fondateur Chevalier de la légion d'Honneur à 37 ans il se vit décerner la cravate de commandeur en 1923.

Ch. Barrois dont l'oeuvre a marqué son époque, s'est éteint paisiblement à l'âge de 88 ans au début de la deuxième guerre mondiale sans avoir connu une seconde occupation et le pillage de ses collections. Il nous a montré la voie à suivre en vous rappelant que le chercheur se doit de consacrer son activité avec désintéressement au service de la science et de l'humanité. Et comme l'écrivait P. Pruvost [1], son brillant élève et successeur : "Parmi les géologues français, il aura été l'un des plus illustres représentants de ce que les générations à venir considéreront peut être comme une race de géants."

(1) Notice nécrologique de Charles Barrois. Annales de la Société Géologique du Nord, T. LXV, 1940 - 1945, P 24 - 57

D'après l’article de l'ASA* « Les Grands Serviteurs de la Faculté des Sciences de Lille
par P. CELET

*Association de Solidarité des Anciens de l'Université Lille 1


En savoir plus : www.academie-sciences.fr Nouvelle fenetre